interview : ne voyez-vous pas que votre enfant est un génie ?

Marie-Caroline Kingue, tout sourire, comme à son habitude, est arrivée à l’interview absolument radieuse. Elle s’est immédiatement installée dans un coin du grand canapé noir, a croisé les jambes et saisi deux, trois magazines qui s’offraient à elle sous la petite table en bois. Elle les a ouverts tous en même temps. A-t-elle au moins remarqué que l’un d’eux était un Men’s Health, l’autre, une revue de scoutisme ? Elle ne lisait pas, elle étudiait : « Je suis sur un projet de magazines ». Tout s’expliquait.

Marie-Caroline est née au Cameroun. Elle est arrivée en France en classe de sixième, et à la fin de ses études d’économie et de gestion, elle a enseigné pendant cinq ans. Puis, un beau jour, elle a décidé de tout quitter, Paris, ses lycéens de Notre-Dame-de-Sion, pour enfin se lancer dans l’aventure du Cameroun. Là-bas, elle a exercé comme cadre supérieur pendant quinze ans une multinationale, quand est venue l’heure d’être son propre chef. Elle a alors créé Genius, un organisme de soutien scolaire pas comme les autres

 

« J’AI UNE CLASSE DE 180 ELEVES, JE LES APPELLE PAR DES NUMEROS ! »

 

esukudu: Quelle idée de faire ça au Cameroun ! Pourquoi du soutien scolaire ?

M-C.K.: Je voulais me lancer dans quelque chose, et tout naturellement j’ai pensé à l’enseignement car 1/ ce n’est peut-être pas une bonne raison, mais ça [l’enseignement] ne demandait pas un gros investissement financier 2/ pour avoir enseigné à Paris, c’est un domaine que je connais 3/ au Cameroun, beaucoup d’enfants de familles aisées ont des répétiteurs 4/ en creusant davantage, on se rend compte des failles aberrantes du système éducatif camerounais, qu’il soit anglophone ou francophone !

 

esukudu: Pourquoi ? Quelles sont les conditions auxquelles sont confrontés les enseignants au Cameroun ? 

M-C.K.: C’est bien parce que l’objectif politique est que la masse soit instruite, mais au Cameroun, tout est à revoir : que ce soient les conditions d’enseignement, ou les effectifs dans les classes, les infrastructures… Peut-être aussi que ma vision est faussée à cause du fait que le seul élément de comparaison que j’ai, c’est le système éducatif français, les conditions de vie en France, et le gap est très grand.

Quand tu es un professeur et que tu rentres dans une classe de 80 élèves (et encore, un professeur de lycée m’a parlé de sa classe de 180 élèves !), je ne sais pas comment tu arrives à suivre. Ne serait-ce que pour le suivi des acquis, c’est assez démotivant. Tu ne peux pas trouver le temps de connaître tous tes élèves. Une prof me disait que dans sa classe d’une centaine d’élèves, en vérifiant les présences en début de cours, elle ne prenait pas la peine d’appeler les élèves par leur nom ou prénom. C’était beaucoup trop long. A chaque élève, elle avait attribué un numéro. « 63 ? » « Présent ! », et ainsi de suite. Voyez-vous, dans ces conditions-là, on ne peut même pas apprendre le nom de son élève. Comment voulez-vous qu’on le suive ?

En plus du problème d’effectifs, il y a celui des infrastructures. Les profs de maths qui n’ont pas d’équerre ou d’autres professeurs qui doivent se procurer eux-mêmes leur propre craie. Rien que ça en dit long sur l’état des infrastructures en elles-mêmes. Et les salaires des profs… des salaires de misère. Il y a trente ou quarante ans, l’instituteur était quelqu’un de très respecté. Aujourd’hui, c’est totalement le contraire.

 

esukudu: Que fait l’Etat ?

M-C.K.: L’Etat n’a pas les moyens de faire quoi que ce soit. C’est aux établissements de faire quelque chose, ce n’est pas normal que leurs professeurs aillent eux-mêmes s’acheter des bâtons de craie. Je connais une proviseure qui interdit d’avoir plus de 50 élèves par salle de classe. Mais il y a une autre réalité à prendre en compte dans ce pays : la corruption. Quand un parent d’élève te glisse une enveloppe pour que tu admettes son enfant dans ta classe, puis un deuxième parent fait la même chose, de 50 élèves, on passe à 80, 100…

 

 

esukudu: Mais est-ce que la situation est la même dans les écoles publiques et privées ?

M-C.K.: Non, pas vraiment. Les élèves de l’école publique sont issus de milieux modestes et très souvent, les parents ne sont pas en mesure d’acheter un livre à leurs enfants. Pour le privé, les effectifs sont plus réduits, mais l’inconvénient est que les professeurs du privé sont, généralement, moins bien formés. Ils ne sont pas diplômés de l’Ecole Normale Supérieure (ENS). Le public a l’avantage d’avoir des professeurs de qualité. Contrairement au privé laïc, le privé catholique et le privé protestant tirent bien leur épingle du jeu. Ils insistent bien sur la rigueur, la méthodologie, etc. ce qu’on ne retrouve pas forcément dans le public.

 

esukudu: C’est donc comme ça que vous est venue l’idée de créer Genius ?

M-C.K.: Oui, je suis partie de tous ces constats-là, qui m’ont fait réaliser que les jeunes avaient besoin de quelqu’un pour les aider. Certains avaient recours à des répétiteurs, des jeunes dans le quartier, mais j’ai trouvé cela assez informel et pas du tout structuré. Alors, j’ai décidé de créer Genius. Je me suis donc mise à rechercher des profs : au départ, j’ai visé des professeurs du public, vu qu’ils avaient fait l’ENS. Mais le moment venu, j’ai constaté que ceux que j’avais contactés avaient déjà leur méthode à eux, refusaient de se laisser former à ma méthode et savaient se montrer parfois inflexibles et assez arrogants. Alors j’ai tablé sur les jeunes et les jeunes diplômés (minimum Bac+3). Oisifs, au chômage, ou étudiants avec peu ou pas de moyens, ils en voulaient et étaient très motivés. C’était pour moi, le moyen de les aider aussi. Et ceux-là sont, de plus, formés à ma méthode.

ET SI NOUS ETIONS TOUS INTELLIGENTS ?

 

esukudu: Justement, parlez-nous de cette méthode. Qu’est-ce qui fait de Genius, un organisme de soutien scolaire à part?

M-C.K.: Je pars du principe que tout le monde est intelligent (ce n’est pas pour rien que l’organisme s’appelle Genius). En cherchant une méthode pédagogique sur laquelle m’appuyer, je suis tombée sur le site Apprendre à Apprendre, j’ai adhéré tout de suite. Ils ont été le point de départ de ma méthode. Je suis revenue en France pour participer à leur formation (avec attestation ou diplôme à l’appui) et me perfectionner. Ce qu’on découvre tout de suite dans leur approche, c’est que chaque individu a sa façon d’apprendre. Ils ont défini trois niveaux de profils d’apprentissage, et quand on aborde un élève, il faut savoir les définir pour ensuite trouver la méthode d’enseignement qui lui convient.

Par le profil de compréhension, on découvre que deux enfants dans une même classe ne retiendront pas les cours de la même façon. L’un pourrait avoir une mémoire auditive, et l’autre, plutôt visuelle ou kinesthésique. Le système éducatif en vigueur, avec ses cours magistraux et ses enseignants qui délivrent une parole devant un tableau, arrange donc ceux qui ont une mémoire auditive, et ce sont ceux-là qui réussiront le mieux. Sachant cela, à défaut de changer le système, il faut mettre en place des aides adaptées pour les autres enfants, qui apprennent autrement. Par exemple, on peut pousser l’élève qui a une mémoire visuelle à se servir davantage de feutres et stylos de couleur.

Puis, il y a les quatre profils de motivation : il est important de comprendre ce qui motive l’enfant. Certains enfants sont motivés à apprendre quand ils ont un plan, quand ils peuvent répondre à la question « où ça se situe ?« . D’autres se poseront plutôt la question « vais-je apprendre ?« . Certains ont besoin de bien s’entendre avec le professeur pour apprendre, donc la question sera « avec qui ? » Et un quatrième groupe aura besoin de savoir à quoi la leçon va lui servir : « quelle utilité ? »  Ainsi, un enfant avec un profil de motivation « quelle utilité » ne travaillera pas ou n’aura pas de bonnes notes dans une matière s’il n’en voit pas l’utilité.

Enfin, il y a également des profils d’identité, au nombre de sept, mais je ne vais pas les citer. En gros, il y a des intellectuels (ils amassent des informations, plus ils en ont, mieux ils sont), des perfectionnistes, des émotionnels, des dynamiques, des rebelles… On comprendra alors que chacun réagisse différemment, par exemple, à la phrase « ce n’est pas grave, tu réussiras la prochaine fois ». De même, une phrase ou une appréciation anodine d’un enseignant ou d’un parent (exemple : « il ne comprend pas », et l’enfant se convaincra qu’il est nul) peut bloquer un enfant pendant des années.

A partir de là, j’ai développé deux formules pour Genius : une formule traditionnelle, où va plutôt voir dans la méthode, la régularité du travail pour comprendre pourquoi l’élève ne s’en sort pas. Et une formule « Privilège » qui, en plus de travailler la méthode la régularité et l’organisation, établit un diagnostic de l’enfant et utilise la méthode Apprendre à Apprendre.

 

esukudu: Et les parents dans tout ça ? La réussite scolaire de leur enfant leur importe, au Cameroun ?

M-C.K.: Oui, chaque parent veut que son enfant réussisse. Mais tous les parents ne s’impliquent pas pour cela (du moins, ils ne sont pas conscients de l’importance de leur implication). Il y en a qui se contenteront de fixer un objectif au répétiteur : « je veux que mon enfant ait 18 de moyenne ». D’autres parents s’impliquent davantage, ils savent précisément où sont les lacunes de l’enfant, ce qu’il aime, etc. D’ailleurs, on constate que l’enfant réussit mieux lorsque le parent est impliqué dans sa scolarité. Il faut le dire aux parents !

 

esukudu: Quid des familles populaires qui ont leurs enfants dans des classes de 180 élèves ?

M-C.K.: Ca dépend. Certains ne voient pas l’intérêt d’envoyer leur enfant à l’école alors que ces derniers pourraient vendre des arachides et ramener de l’argent à la maison. S’ils le font, c’est bien parce que l’Etat les y oblige. D’autres voient en l’école la voie de secours vers une vie meilleure, ils mettront leurs petits sous de côté pour acheter un livre. C’est un investissement pour l’avenir.

 

esukudu: Est-ce que vous avez de la concurrence ?

M-C.K.: Oui, ça, je ne le savais pas quand j’ai démarré. Puis quelqu’un m’a parlé d’une société qui semblait assez bien organisée, formelle. J’ai un peu visité son site, j’ai eu du mal à m’y retrouver, et deux de leurs anciens clients m’en ont parlé, pas très convaincus. Sinon, il y a beaucoup d’associations, des professeurs diplômés de l’Ecole Normale qui se sont regroupés en associations pour donner des cours à des élèves, des jeunes de quartiers, quelques écoles aussi pour leurs élèves… C’est payant et, je pense, financièrement plus abordable que Genius.

EST EINSTEIN QUI VEUT !

 

esukudu: Quel message voulez-vous faire passer aux familles ? Que vous pouvez faire de leurs enfants en échec scolaire des génies ?

M-C.K.: Mais les enfants sont des génies ! C’est ça le vrai message. Certains enfants n’y arrivent pas pour telle ou telle raison, et c’est au répétiteur de déterminer ces raisons-là et de s’y adapter. Ca peut être un manque de méthode, une mauvaise organisation ou simplement un manque ou une insuffisance de travail. Mais ça peut aussi être dû au fait que la méthode du prof ne correspond pas au style d’apprentissage de l’élève. Dans ma formation Apprendre à Apprendre, on prenait souvent l’exemple d’Einstein. Einstein était de type kinesthésique, c’est-à-dire qu’il devait ressentir l’information. Les kinesthésiques sont plutôt des manuels, ils ne se destinent pas à de longues études, ça les barbe. D’ailleurs, Albert Einstein n’aimait pas l’école, il avait de très mauvaises notes. C’était vraiment le cancre aux yeux de ses profs. Ce qui le passionnait, c’était les matériels électriques. Son oncle possédait un atelier dans lequel il passait le plus clair de son temps, c’est ainsi qu’il a trouvé l’intérêt (profil de motivation de type « quelle utilité ? ») d’apprendre les mathématiques et la physique, matières dans lesquelles il excellait. Voilà le bel exemple d’un cancre qui a réussi !

J’aimerais faire comprendre aux familles qu’il n’y a pas de fatalité, que le système éducatif tel qu’il est fait ne convient pas à tous les profils d’élèves. En plus, les parents font beaucoup d’erreurs ! Ils prennent un répétiteur de quartier pas du tout pédagogue, mais certainement bon marché. Une anecdote une élève avait demandé à son père de lui prendre comme répétiteur son propre enseignant, parce que son camarade de classe, qui était suivi par cet enseignant, avait de très bonnes notes pendant les heures de répétition, le prof lui faisait travailler l’interrogation qu’il donnait quelques jours plus tard en classe !

Pendant la formation, une dame avait dans sa classe, une élève aux parents médecins. Cette dame avait remarqué que son élève était plus littéraire, mais la jeune fille voulait tellement faire plaisir à ses parents en devenant médecin à son tour, qu’elle n’avait même pas remarqué, elle-même, ses affinités pour les lettres. Les parents peuvent être à l’origine de l’échec scolaire de leurs enfants en les empêchant de découvrir leurs propres aspirations. Au Cameroun, je vois tant de jeunes qui ont renoncé à leur rêve de devenir footballeur : « ce n’est pas un métier intellectuel, c’est un métier de voyous ! » Je dis aux jeunes : « Quand vous vous sentez faits pour un métier, foncez ! »

 

esukudu: en France, j’ai pu voir que les mots « éducation populaire » avaient tendance à faire peur aux parents. Au Cameroun, n’y a-t-il pas aussi une frilosité des parents face à ces méthodes alternatives ? 

M-C.K.: Si. J’hésite, par exemple, à utiliser le terme « psychologie » quand je présente la méthode de Genius. Tout de suite, ça fait penser « mais mon enfant n’est pas fou ! ». Mais l’avantage que j’ai, c’est qu’étant un peu plus chère que la moyenne, ce n’est pas n’importe quel parent qui vient à moi. Ils sont instruits et savent très bien de quoi je parle.

LE REPETITEUR N’EST PAS UN PSY

 

Je peux vous donner trois cas de figure :

– j’ai eu pour cliente une mère qui connaissait son enfant par coeur et le suivait de près (très peu de parents en sont capables) Après entretien avec le répétiteur, on a vu que l’enfant avait des problèmes avec la méthode du prof. Une fois ce problème identifié, en deux mois, l’enfant est passé de 9 de moyenne à 16 de moyenne. La formule traditionnelle avait amplement suffi.

– le cas très intéressant d’un enfant dans un collège élitiste, très agressif, très mal dans sa peau, fils de médecins peu disponibles, mauvaises notes… En faisant le test, on a vu qu’il était de profil perfectionniste. Il était donc capable de déchirer ses copies quand il les trouvait médiocres. L’enfant avait des idées de meurtre, il voulait débarquer au collège avec un couteau… Cette agressivité venait du fait qu’il ne supportait pas d’être pris pour un cancre, il voulait être parfait. Quand on a cerné cela, ses résultats se sont nettement améliorés, ses profs et camarades ont compris qu’il n’était pas bête et son agressivité a disparu.

– Souvent, quand il y a un malaise intérieur, ça se répercute d’abord sur la scolarité. Genius a eu à accompagner un enfant qui avait toujours vécu avec sa mère, et la suivait dans ses expatriations dans divers pays du monde. Il n’a jamais connu son père. Puis un jour, sa mère a décidé de le laisser au Cameroun, grandir et étudier dans un environnement stable, tandis qu’elle continuait à parcourir le monde. A partir de là, les notes de l’enfant ont chuté. Sans doute à cause d’une peur de l’abandon, mais là, Genius n’y peut rien, le soutien scolaire seul ne peut pas tout régler. Quand l’échec scolaire est le symptôme d’un mal-être, c’est aux psys de s’en occuper.

 

esukudu: D’où la nécessité de professeurs formés ? 

M-C.K.: Parfaitement. Les professeurs en France et au Cameroun ont reçu des cours de pédagogie et de psychologie. Mais in situ, tu n’as vraiment pas le temps et les conditions de travail ne sont pas réunies pour pouvoir les appliquer.

 

esukudu: A terme, le projet d’une école ?

M-C.K.: C’est en projet. Le besoin et la demande sont là (les parents se plaignent beaucoup de l’école telle qu’elle est actuellement). Le plus dur est déjà de convaincre les parents, qui se laissent souvent décourager par les tarifs que j’applique. Il faut aussi faire marcher le buzz sur l’efficacité de nos méthodes. Puis, le reste viendra.

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