poème : « seigneur, je ne veux plus aller à leur école »

Le poème, connu dans le monde entier, s’intitule Prière d’un petit enfant nègre. Il est paru dans le recueil Balles d’Or (1943) de Guy Tirolien, poète guadeloupéen engagé dans la Négritude. Vous ne vous contenterez pas de le lire, ce n’est pas votre genre, oh non. Vous l’apprendrez, tellement vous l’aimerez.

Seigneur je suis très fatigué,

Je suis né fatigué.

Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq

Et le morne est bien haut qui mène à leur école.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus !

Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches

Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois

Où glissent les esprits que l’aube vient chasser.

Je veux aller pieds-nus par les rouges sentiers

Que cuisent les flammes de midi,

Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,

Je veux me réveiller

Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs

Et que l’Usine

Sur l’océan des cannes

Comme un bateau ancrée

Vomit dans la campagne son équipage nègre…

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.

Ils racontent qu’il faut qu’un petit nègre y aille

Pour qu’il devienne pareil

Aux messieurs de la ville

Aux messieurs comme il faut.

Mais moi je ne veux pas

Devenir comme ils disent,

Un monsieur de la ville,

Un monsieur comme il faut.

Je préfère flâner le long des sucreries

Où sont les sacs repus

Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.

Je préfère, vers l’heure où la lune amoureuse

Parle bas à l’oreille des cocotiers penchés,

Ecouter ce que dit dans la nuit

La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant

Les histoires de Zamba et compère Lapin

Et bien d’autres choses encore

Qui ne sont pas dans les livres.

Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.

Pourquoi faut-il de plus apprendre dans les livres

Qui nous parlent de choses qui ne sont point d’ici ?

Et puis elle est vraiment trop triste leur école !

Triste comme

Ces Messieurs de la ville

Ces Messieurs comme il faut

Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune,

Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds,

Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école.

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