interview : précis d’éducation populaire – il n’y a pas que l’école dans la vie !

Clélia Fournier, déléguée territoriale de l’AFEV92

Clélia Fournier, déléguée territoriale de l’AFEV92

J’ai eu l’honneur d’interviewer Clélia Fournier, déléguée territoriale de l’association AFEV Hauts-de-Seine. L’AFEV est le premier réseau d’étudiants bénévoles de France, présente sur tout le territoire, elle s’engage à combattre les inégalités avec un levier encore trop méconnu : l’éducation populaire. Clélia Fournier avoue avoir toujours été très sensible aux questions éducatives et à la thématique de la diversité culturelle. Au cours de ses études, elle investiguait déjà sur le discours politique sur la diversité culturelle ; et pendant dix ans, elle fut bénévole dans une association d’aide aux devoirs. C’est au cours de l’organisation d’un séminaire sur les pédagogies interculturelles (INJEP : institut national de la Jeunesse et de l’Education Populaire) qu’elle a connu l’AFEV. Aujourd’hui, elle gère le pôle des Hauts-de-Seine, un département au territoire très contrasté et à très forte population étudiante. Cette expérience à l’AFEV lui permet à la fois de travailler sur ces questions d’éducation, de mixité socioculturelle, mais aussi de s’engager personnellement dans le combat de son association pour la jeunesse.       

 

esukudu: Clélia Fournier, vous travaillez pour l’AFEV, l’Association de la Fondation Etudiante pour la Ville, qui permet, entre autres, à des étudiants de tendre la main à d’autres jeunes plus défavorisés. C’est comme ça que vous le diriez ?

Clélia Fournier : Pas tout à fait. Je ne dirais pas « défavorisés ». Ce sont des jeunes en difficulté scolaire et/ou sociale. A l’AFEV, on ne dit pas défavorisé car le jeune a toujours, en dehors du cadre scolaire, des atouts et des compétences que le bénévole qui l’accompagne l’aide à révéler. Pour être plus précise sur l’idée de « tendre la main », à l’AFEV on insiste sur le terme « réciprocité » : Il s’agit d’une relation d’égal à égal, entre deux jeunesses qui peuvent s’apporter l’une à l’autre. En aidant le jeune, l’étudiant découvre et développe ses propres compétences. On explique beaucoup aux familles que l’étudiant n’est pas un grand frère, encore moins un professeur. Il est là pour redonner confiance à un jeune, notion très importante dans notre association. Nous nous référons souvent à Philippe Meirieu, qui plaide pour une pédagogie de la mise en confiance.

 

Une pédagogie de la mise en confiance - AFEV92

Une pédagogie de la mise en confiance – AFEV92

 

esukudu: On a souvent confondu l’offre d’accompagnement individuel de l’AFEV avec de l’aide aux devoirs. Qu’en est-il ?

C.F. : La question scolaire est celle qui importe le plus aux parents. On reçoit tous les jours des coups de fil de parents qui veulent qu’on accompagne scolairement leurs enfants. Il faut entendre cette angoisse face à la scolarité mais aussi expliquer que le projet de l’AFEV est un projet d’éducation populaire.  L’AFEV est là pour relâcher la pression scolaire, pour permettre à leurs enfants d’apprendre autrement. L’éducation populaire consiste à aborder des questions éducatives en prenant des chemins autres qu’académiques, en osant « l’apprendre autrement », expérimenter, en privilégiant l’ouverture culturelle, la mobilité… Redonner confiance à l’enfant ne passe pas seulement par l’aide aux devoirs. Ça passe par la découverte mutuelle de centres d’intérêt (ceux du jeune ou ceux de l’étudiant qui l’accompagne), ça passe par le dialogue, parler sereinement de l’école, de sa relation avec le prof…

 

esukudu : Concrètement, cela consiste en quoi ?

C.F. : A l’AFEV, on le fait de plusieurs manières : l’enfant peut apprendre les maths en cuisinant, quand il s’agit de doser et mesurer les ingrédients, respecter les proportions… Il peut apprendre l’anglais par le biais de chansons d’un(e) artiste qu’il affectionne, les jeux d’ombre en physique en utilisant une lampe et des bonhommes confectionnés, les mathématiques, le français en jouant etc. Il peut également apprendre la géographie en s’orientant dans son quartier,  découvrir le plaisir de lire à travers d’autres supports (BD, panneaux publicitaires, journaux…) et l’histoire en allant voir un film au cinéma.

 

esukudu : En quelque sorte, pour l’AFEV, il n’y a pas que l’école dans la vie ?

C.F. : Oui, c’est très important, ce message qu’on essaie de faire passer. On oublie parfois qu’un élève est un enfant avant tout. Il n’apprend pas seulement à l’école. On apprend partout et avec toutes sortes de personnes. On apprend au contact de sa famille, d’un étudiant bénévole, de toutes nos expériences. Le problème c’est que le système ne valorise pas ces apprentissages. Il existe des enfants qui ont des compétences relationnelles (par exemple en gestion de conflits ou avec une sensibilité aux autres et aux choses très fine) que l’école ne valorisera pas. L’école valorise des savoirs académiques.

 

Des étudiants bénévoles de l'AFEV

Des étudiants bénévoles de l’AFEV

 

esukudu : Cette méthode d’éducation (l’éducation populaire) est-elle reconnue ?

C.F. : En France, c’est compliqué. Les rapports entre l’éducation nationale et l’éducation populaire sont complexes, si ce n’est inexistantes. L’AFEV essaie d’établir ce contact. On a un agrément « complémentaire de l’enseignement public ». On travaille en liens étroits avec les équipes pédagogiques des établissements scolaires, nos accompagnements collectifs en direction des collégiens ou lycéens, par exemple, s’inscrivent dans les programmes et les heures dédiées à l’orientation, dans les cours d’ECJS (éducation civique). Les arguments que nous opposent parfois l’Education Nationale sont les mêmes : « On n’a pas le temps », « il faut déjà tenir les programmes ». L’éducation populaire n’est alors pas considérée comme un complément indispensable dans le parcours scolaire des jeunes en difficultés.

En revanche, l’AFEV est en lien avec des établissements dits « ECLAIR » qui, parce qu’ils touchent à des milieux défavorisés, ont un peu plus de liens avec l’éducation populaire. Mais l’image de l’éducation populaire reste assez terne en France. Des études comparatives avec la Grande Bretagne et les pays nordiques notamment ont montré que quand on interroge les Français sur la thématique de l’éducation, très peu évoquent le plaisir d’apprendre. L’école en France est vécue par l’enfant comme une contrainte et une difficulté.

 

esukudu : Comment justifiez-vous la frilosité des parents ?

C.F. : Les familles elles-mêmes subissent la pression scolaire. Les parents entendent parler des taux d’échecs des jeunes issues des quartiers populaires, du taux de chômage de la jeunesse… Ils se calent dès lors sur la chose scolaire, parfois en oubliant que l’apprentissage doit se faire dans la confiance, dans la valorisation. Pour améliorer les résultats, il est aussi primordial que le parent témoigne de la confiance en son enfant. Notre combat est désormais de sensibiliser les parents à l’éducation non formelle. Ils peuvent aussi, même lorsqu’ils ont des difficultés avec  la langue française apprendre beaucoup de choses ensemble.

Les parents ne réalisent pas toujours que les méthodes pédagogiques du système éducatif en vigueur sont inadaptées : on utilise des méthodes transmissives descendantes, du professeur vers l’élève ; alors qu’on a pu constater que beaucoup d’enfants apprennent en échangeant, dans l’interaction avec le professeur et ses camarades. Un exemple auquel je pense : un professeur a constaté que ses élèves se servaient de leur iPhone en plein cours et il leur a dit ceci : « Utilisez vos téléphones pour vérifier ce que je dis sur Wikipedia ». A la fin des cours, ses élèves sont venus lui poser des questions. L’inspecteur académique n’a pas apprécié ces méthodes. La pédagogie exige énormément de créativité, d’inventivité.

 

esukudu : Comment l’AFEV s’y prend-elle pour rassurer les parents face à l’éducation populaire ?

C.F. : Les enfants qu’on accompagne ont entre 5 et 15 ans. Le besoin est identifié par la famille, l’établissement scolaire, ou l’assistante sociale scolaire. Il arrive parfois que ce soit l’enfant lui-même, qui aura entendu parler de l’AFEV et évoquera son besoin d’être accompagné. Les situations des enfants nous sont ensuite communiquées et nous suivons  attentivement leur réussite éducative (grâce à un dispositif des collectivités locales réunissant une équipe pluridisciplinaire).

L’AFEV propose des accompagnements individualisés à domicile. L’étudiant se rend dans les familles avec une assistante sociale scolaire et un salarié ou un volontaire en service civique de l’AFEV. Cette proximité rassure les parents même si l’accompagnement ne se fait pas sous leur regard. L’étudiant, en étant directement en lien avec l’environnement social et familial du jeune instaure un dialogue sur le contenu des séances, le rapport à l’école de l’enfant, ce que propose l’AFEV aux familles…. Cette relation de proximité est un plus pour la mise en confiance.

 

esukudu : Quels sont vos outils d’évaluation ?

C.F. : D’une part, les étudiants bénévoles sont formés, pendant six heures au cours de l’année. D’autre part, ils sont aussi suivis : l’AFEV les appelle une fois par mois pour savoir comment se passe l’accompagnement. Enfin, on établit un bilan de fin d’année sur la base de questionnaires passés aux familles pour voir si les objectifs sont atteints.

 

esukudu : Organisez-vous des événements au sein de l’AFEV ?

C.F. : Oui, tous les ans, l’AFEV organise la Fête des Solidarités Locales. C’est un événement labélisé par l’ONU (le Global Youth  Service Day) de promotion de l’engagement de la jeunesse. C’est le moment de réunir enfants, familles, étudiants, partenaires… C’est un temps convivial de valorisation de l’engagement. Nous organisons aussi tout au long de l’année des temps avec les familles (Démarche familles), les jeunes (visite de l’Université), les binômes jeunes/étudiants (sorties), des pots bénévoles…

L’Afev, au-delà des deux heures par semaine d’un étudiant et d’un jeune est aussi  un collectif, uni autour de causes communes : la solidarité, le refus de l’échec scolaire, la société de la confiance etc.

 

esukudu : Merci pour toutes ces riches informations ! Le mot de la fin ?

C.F. : Il faut que jeunesse se passe dans la solidarité et dans la confiance !

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