brainpop : le savoir est-il une fin en soi ?

Je les ai rencontrés au Salon de l’Education, presque malgré moi : un visiteur embarrassait la seule représentante de BrainPop présente sur le stand, en lui criant avec indignation :

 « MAIS VOUS N’AVEZ PAS HONTE ?!? »

Il déversait son fiel sur cette pauvre dame qui l’écoutait avec impuissance et dans un silence désespéré, mais non moins respectueux. Ce spectacle qu’il lui offrait l’empêchait de faire son travail et d’attirer l’attention des visiteurs du Salon sur les merveilles de son offre éducative. Au contraire, elle subissait la divine déréliction, avec pour seul interlocuteur, un homme révolté.

Je passais par là en courant vers la sortie, et c’est donc mon attention qui fut happée par cette scène peu ordinaire. Je me suis arrêtée : j’aurais aimé en savoir plus et pour cela, écouter attentivement, mais mes bonnes manières ont eu raison de moi. J’ai donc rapidement saisi les brochures de BrainPop, et j’ai repris ma course, espérant qu’à la maison, je trouverais sans peine ce qui, dans ce site éducatif, était susceptible de déclencher un soulèvement populaire.

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BrainPop est un site qui met à la disposition des enseignants, des élèves et de leurs parents des vidéos éducatives animées. Mondialement connu, il se targue de compter plus de onze millions de visiteurs uniques par mois (ce qui me paraît assez gonflé, mais poursuivons), et d’avoir une communauté de plus de 200 000 enseignants dans le monde. Les ressources pédagogiques de BrainPop balaient le programme scolaire pour toutes matières, de l’anglais à l’histoire-géo, en passant par l’art et la musique, les immanquables mathématiques ou encore les sciences de la vie et de la terre. Jusque là, l’offre de BrainPop me paraît plus ragoutante que dégoutante. Qu’est-ce qui a donc valu à cette dame une telle humiliation ?

A y regarder de plus près, le slogan de BrainPop est peut-être ce qui a suscité le courroux de Monsieur X au Salon Educatec. Ce slogan s’amuse à contredire Socrate, selon qui « plus on sait, moins on sait« . Il se risque même à bafouer le travail de réflexion d’Auguste Comte, qui avait réussi à trouver une utilité à l’acquisition de savoir, quelque intérêt à la science : « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir« . Mais au lieu de tout cela, Socrate et les positivistes se retrouvent parjurés, et voici l’Ecce Homo de Borja de nouveau défiguré par une main qui voulait pourtant bien faire. De quoi révolter un monsieur ? Des gens ont tué pour si peu.  Le slogan de BrainPop (fièrement breveté par ce dernier) prétend que l’intérêt du savoir, c’est le savoir lui-même :

« Plus vous en savez, plus vous en savez !® »

Le savoir apparaît dès lors comme un moyen ET une fin. Outrageux ? Elogieux, dirais-je. Savoir, pour savoir. La curiosité est peut-être un vilain défaut, mais la curiosité intellectuelle n’est-elle pas une louable vertu ? La capacité de s’intéresser à tout, sans aucune arrière-pensée, sans chercher à se faire bien voir lors des soirées mondaines, sans espérer épater ses anciens camarades de promo autour d’un grand cru ou sur un parcours de golf, sans se vouloir pédant, sans se montrer prétentieux, cet amour inconditionnel de l’inconnu qui s’offre à soi, cette recherche du savoir juste pour le savoir, n’est-elle pas la démarche même du philosophe ? Une démarche noble qu’on a vantée à travers les siècles ? Pas de quoi en avoir honte.

Puis, je me suis dit, dans un éclair de génie : « Mais évidemment ! ». J’aurais dû le voir tout de suite. Les illustrations de BrainPop – du moins, celles sur les flyers que j’ai ramassés à la volée, mettent en avant un garçon (parfois deux) et un robot. « MAIS VOUS N’AVEZ PAS HONTE ?!? », disait l’autre. Vous n’avez pas honte de faire passer les filles pour des êtres incapables d’intelligence et imperméables à tout savoir ? Les seuls cerveaux qui fonctionnent sont ceux des mecs, des vrais ; au pire, on peut toujours compter sur les robots. Ma deuxième hypothèse est donc que la dame qui tenait le stand BrainPop au Salon Educatec, a eu affaire à un féministe convaincu, un grisonnant qui en a vues, des femmes se faire recaler à des concours, se voir refuser une promotion, renoncer à des postes de ministres ou de chefs d’Etat, à leur rêve d’aller sur la lune, parce qu’elles n’étaient pas des hommes.

Allez, bon, troisième et dernière hypothèse. Peut-être que tout ce raffut n’avait rien à voir avec BrainPop. Peut-être que cette dame avait envoyé une proposition d’embauche à la fille du visiteur fielleux, mais avait été contrainte de revenir sur sa décision. Peut-être que cette fille était sur le marché du travail depuis plus de deux ans et menaçait de refaire une tentative de suicide. La dame en était toute confuse, mais les ordres venaient de plus haut : le frère du big boss avait reconnu le nom de cette fille lors d’une banale conversation et ne s’était empêché de dévoiler ce qu’il la voyait faire le soir, en boîte de nuit. La dame ne pouvait pas le dire à cet unique visiteur qui avait des raisons de se mettre en colère. Sa fille était à deux doigts de signer un contrat, une situation qu’elle n’espérait plus et qui allait changer le cours de sa vie. Sa fille s’était remise à sourire, à se lever le matin, à manger à table, à l’appeler « Papou ». Et maintenant, le jour béni de la signature, on lui retirait tout ça, son bonheur, son sourire, ses « Papou » ? Mais elle n’avait pas honte ?

Peut-être que tout ça n’est que le fruit de mon imagination. Peut-être pas. Toujours est-il que esukudu recommande BrainPop.

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