cameroun : 10 choses qu’on ne vous dit pas sur les lycées en france

CARNET D’ETONNEMENT D’UNE ADO CAMEROUNAISE FAISANT SA RENTREE  EN FRANCE

Septembre 2002, Douala, Cameroun. J’ai quinze ans un quart,  et après plusieurs rebondissements, déceptions et crises de larmes, j’ai enfin décroché un visa pour faire mon lycée en France ! Je ne sais encore rien de l’école en France, je sais juste que je pourrai m’habiller comme je veux, que j’y parlerai (toute la journée) avec l’accent des Blancs de la télé… Au Cameroun, on dit qu’en plus, les cours sont plus faciles ! J’ignore que je vais me retrouver dans un tout autre monde, un peu perdue, un peu troublée par tout un tas de nouveautés !

quand j'arrive dans l'appart de qn à Paris et qu'il n'est pas minuscule

Camerounaise, Camerounais, si le Consulat de France t’a – par miracle – octroyé un visa pour étudier en France, voici un résumé des surprises qui t’y attendent :

1. Bienvenue dans l’empire des marques !

Au départ, tu pourrais te réjouir d’abandonner l’uniforme scolaire, sous prétexte qu’il étouffait l’expression de ton identité, masquait ta véritable beauté… Au Cameroun, on rivalise d’ingéniosité en créant des styles avec l’uniforme scolaire : « de mon temps », les filles retroussaient leurs manches dans les bretelles de leur soutien-gorge, les garçons relevaient une jambe de leur pantalon à mi-mollet, filles et garçons « désenfilaient », en faisant ressortir un pan de leur chemise par-dessus la ceinture… On reconnaissait les moins nantis par la couleur délavée de leur uniforme.

En France, ce n’est plus si simple : tout le monde s’habille pareil, mais sans uniforme. Des marques et styles vestimentaires régissent le comportement et les choix des ados, tu as intérêt à avoir les moyens de te les offrir. 9 garçons sur 10 dans mon lycée portaient un sac à dos Eastpack, les filles préféraient les sacs à main en toile et paillettes Vanessa Bruno, quitte à laisser certains cours chez elles s’ils rendaient le sac trop gros. Quel merveilleux sens des priorités !

comme c'est charmant

2. L’alcool, le tabac et la drogue passent de « naze » à « cool » ! 

Tu dois le voir pour le croire. En classe de Seconde, tout le monde ne fume peut-être pas (dans une classe de 30, il doit bien y avoir 8 à 10 non-fumeurs), mais tout le monde a déjà essayé, et plus tôt que tu ne le crois. En France, être fumeur est vu comme « cool », la drogue et l’alcool aussi. Ce n’est pas l’apanage des bandits et des personnes déprimées par leurs gros problèmes d’argent, comme c’est le cas au Cameroun : ça ne sert pas à oublier ses soucis ! Et même si l’on n’a rien bu ni fumé (la loose), il est toujours bon de faire croire qu’on est un peu « déchiré ». Ce n’est pas du tout pathétique, au contraire, c’est bon pour la cote de popularité. Quand au Cameroun, on vient sensibiliser les jeunes dans les écoles sur le thème du VIH/Sida, en France, c’est sur le cancer des poumons et les addictions aux drogues. A chacun ses fléaux.

Je me rappelle quand j’ai dû dire au revoir à maman, le jour où elle m’a laissée à l’internat avec mes valises et ma nouvelle vie. Quand elle est partie, les filles de l’internat, du haut de leurs 14-15 ans, se sont réunies autour de moi pour me consoler et ont proposé, dans leur grandeur d’âme : « Bon ben… on va se rouler un joint ? » (Joint… euh… du verbe joindre ?)choqué Parents, assurez-vous d’avoir transmis une solide éducation à vos enfants avant de les inscrire dans une école française !

3. Tu ne craindras pas ton professeur !  

Quand il entrera en salle de classe, ce n’est plus la peine de te lever en signe de respect, comme tu l’aurais fait au Cameroun. Tu l’aurais fait pour toute personne ayant au moins un an de plus que toi, parce qu’on t’a inculqué le respect des aînés. Oublie ça ! Tu es en France, maintenant ! Le professeur, à l’école française, n’a même pas le droit de lever la main sur toi ! (Lire mes articles sur le châtiment corporel) Tu n’as aucune crainte à avoir, il manque complètement d’autorité ! Il ne t’humiliera pas devant la classe en te donnant des coups de fouet amplement mérités (auxquels tu répondras par des cris et sanglots nourris), ou en te mettant à genoux pendant deux heures d’affilée sous une chaleur insoutenable, parce que tu n’as pas réussi à traduire en anglais « Je n’avais jamais mangé un aussi bon ndolé ».

En France, pays de libertés, les sanctions (si sanction il y a) se limitent à quelques heures de pause en « salle de permanence ». Autrement dit, tu pourras entrer en classe en plein milieu d’un cours, les yeux rouges d’avoir trop fumé ! Le professeur se contentera de rouler les yeux et de pousser un soupir d’exaspération, et il poursuivra son cours car, après tout, il n’est ni ton père ni ta mère. Et quand ton portable sonnera pendant le cours, et que, bien entendu, tu décrocheras, ton prof ne confisquera pas ton téléphone, comme il l’aurait fait au Cameroun, en te promettant, si tu es sage (et s’il est sympa), de te le rendre peut-être à la fin de l’année (en attendant, c’est le sien).  Nah, ton prof, en France, est plus cool que ça. Il te dira « S’il te plaît, raccroche ». Il t’apprend la politesse par l’exemple.

quoi

4. Des p’tits jeunes qui s’embrassent en public !

Si tes parents savaient ce que tu avais le bonheur de voir tous les jours, depuis que tu es en France ! Les témoignages d’affection que tu ne voyais jusqu’ici qu’à la télé (quand personne d’autre ne regardait), aujourd’hui tu peux les voir en vrai dans ta cour de récréation. Des jeunes de 11 à 18 ans sont libres de s’échanger leur salive au vu et au su de tous : à la cantine, devant la classe, sous le préau, caresses et roulages de pelles à volonté.

Pas le temps d’attendre d’être seuls, comme au Cameroun, ou de s’isoler dans un coin sombre. Les baisers ne sont pas considérés comme des gestes intimes, ils s’échangent même devant les parents ! Une ado te dira même que son petit ami vient passer les vacances chez elle, en présence des parents, et qu’ils dorment dans la même chambre. Avec les années, ça te paraîtra normal, tu verras.

kobe

5. Quand le professeur parle, tu es censé prendre des notes ! 

J’aurais peut-être dû commencer par ça ! En fait, en France, dès le lycée ou peut-être même avant, il y a un principe appelé la prise de notes. Quand le prof parle, en fait, son cours a déjà commencé ! Il ne va pas te dicter ce que tu es censé écrire, ni recopier le contenu de la leçon au tableau ! Ca peut sembler évident pour ceux qui n’ont pas connu le système éducatif camerounais (comme tous les autres étonnements, d’ailleurs), mais c’est très déstabilisant lorsqu’on est scolarisé en France pour la première fois. A la fin du cours, on n’a rien noté, on s’est contenté d’écouter le prof. Deuxième cours, idem, on se demande : « Mais enfin, quand est-ce qu’il va nous dicter la leçon ? Ca commence quand ? » A la fin du chapitre, le cahier est toujours immaculé, et on nous apprend qu’on aurait dû, tout en écoutant, noter les informations essentielles du cours ! Une fois que l’on sait ça, au début, on se dit que tout est essentiel, car après tout, au Cameroun, le contenu des cahiers est le même, à la virgule près, chez tous les élèves ; et quand le prof camerounais fait une interro, il s’attend à une réponse fidèle au contenu du cours, à la virgule près.

Alors, les premières prises de notes en France ressemblent à un concours de dactylo. On s’efforce de retranscrire absolument tous les mots que le prof a dits ; ce qui n’est pas facile pour un être humain normalement constitué. Pendant tous les premiers cours, j’étais comme ça (ça a dû durer deux ans) :

écrire comme un taré

6. La triche

Ou, dois-je dire, la solidarité dans l’épreuve ? Je ne m’y suis, personnellement, jamais faite. Lors des examens, (c’est peut-être une conséquence de la légèreté des sanctions ou du fait que les élèves prennent l’école à la légère) les Français trichent ! Ils ont mille et une manières de le faire : la calculatrice, les « tustes » (bouts de papier qu’ils s’envoient allègrement pendant les épreuves), les téléphones portables… Les profs, les surveillants, ont été à leur place et eux aussi, ont jadis triché. Donc quand ils surprennent un élève en flagrant délit de tricherie, ils ne hurlent pas : « JENNIFER (qu’est-ce qu’elle trichait, Jennifer) DEHORS ! RENDS TA COPIE ! ZERO ! » Non, non, non. Après l’avoir ignorée pendant une heure, ils disent gentiment « Jennifer, je t’ai vue ! »

qu'est ce qui se passe là

7. L’épreuve de natation

En cours d’EPS, tu auras à choisir trois épreuves sportives par an. C’est comme ça ici. Quand tu entendras « natation », tu penseras « piscine », « soleil », « vacances » et « détente ». Ecoute-moi bien : CHOISIS TOUT SAUF LA NATATION ! Ce n’est pas comme au Cameroun où la question est de savoir si tu sais nager (et puis d’abord, ce n’est pas demain la veille qu’il y aura des cours de natation dans les écoles camerounaises). En France, on part du principe que tu sais nager, parce que tout le monde sait nager, et on veut te faire nager le plus vite et le plus longtemps possible dans une piscine qui ne rappelle ni les vacances, ni la détente ! Elle est couverte (parce que même en hiver, tu nageras), sans fin (ta première longueur équivaudra à trois longueurs de ta piscine au Cameroun), sans âme (tu n’entendras pas de rires d’enfants, tu ne t’amuseras pas à éclabousser ton voisin ou à faire des concours d’apnée)

C’était pas ça, la piscine pour toi ! Avant, tu adorais nager ! Maintenant, en cours d’EPS, c’est tout autre chose. Comment te faire comprendre ? (Parce que je sens que tu ne me crois pas) Tu aimes les beignets ? Tu prends ton temps à les savourer ? Eh bien, dis-toi que la natation en EPS, c’est comme si on te demandait d’engloutir dix kilos de beignets en un temps limité : tu manges, tu manges, tu n’en peux plus, mais tu dois absolument continuer ! Tu vas craquer ? Continue !

J’ai donné à plusieurs jeunes Camerounais le conseil de ne pas choisir l’option natation. Aucun ne m’a écoutée, la tentation était trop grande. Mais j’ai poussé un rire gras quand je les ai vus rentrer :

quand on dit une méchanceté à mon sujet

8. Un nouveau vocabulaire

Ceci peut servir, si tu veux que tes camarades te comprennent. Ils te diront de temps à autre « Parle-moi camerounais » ou « parle-moi en africain » (avec le temps, tu ne réagiras même plus à ce genre de sollicitations), mais même quand tu auras l’impression de parler en français, il arrivera qu’ils ne te comprennent pas. Pour ce qui est du langage des jeunes de la ville de France où tu atterriras, c’est avec le temps que tu l’assimileras. Voici quelques généralités du milieu scolaire :

  • Cameroun : la double-feuille – France : la feuille double
  • Cameroun : la feuille – France : la feuille simple
  • Cameroun : le blanco – France : le Tipp-Ex, le correcteur, le blanco
  • Cameroun : le surligneur – France : le stabilo, le surligneur
  • Cameroun : le chef de classe – France : le délégué
  • Cameroun : « On a sonné » – France : « Ca a sonné »
  • Cameroun : la sonnerie – France : la sonnette
  • Cameroun : Les revendications – France : Les réclamations
  • Cameroun : la sous, la sous-moyenne – France : tout note inférieure à 10/20
  • Cameroun : un troubleur – France : un bavard
  • Cameroun : la tenue – France : l’uniforme scolaire
  • Cameroun : 10 fort – France : Entre 10,5 et 10,99 de moyenne
  • Cameroun : 10 faible – France : Entre 10 et 10,49 de moyenne
  • Cameroun : « Il a échoué » – France : « Il est invité au redoublement »
  • Cameroun : « Elle passe » – France : « Elle est admise en classe supérieure »
  • Cameroun : punition – France : coups et blessures

9. L’important, c’est de participer !

Premier bulletin trismestriel en France, je suis première de ma classe. J’ai cartonné à toutes les matières, la rumeur qui court au Cameroun est vraie : en France, c’est plus facile. Seulement, les commentaires que les professeurs se sont accordés à marquer sur ce premier bulletin, sont bien loin des éloges auxquels je m’attendais : « Doit participer plus », « Jessie ne parle jamais », « Apprends à partager ton savoir avec la classe »… Au Cameroun, tu as peut-être appris à être le plus discret possible, à écouter le professeur et à la fermer pendant les cours, en France, le cours se construit sur une interaction entre professeur et élèves. Même si tu n’as pas la bonne réponse, parle, réagis, sois actif. Il vaut mieux avoir de mauvaises notes et montrer qu’on écoute, qu’on s’intéresse au cours, qu’avoir 20 de moyenne et faire profil bas.

Moi, au téléphone : Papa, je suis première de ma classe ! J’ai réussi ! Wouéééé!

Papa : J’ai reçu ton bulletin. Tu peux m’expliquer tous ces commentaires des profs ? Je ne veux plus entendre dire que tu ne participes pas aux cours !

Moi : Ooooo…kaay…

quand qn me dit qu'il n'est pas très desserts 2

10. Des inconnus viennent te féliciter quand tu as fait un bon travail !

Je le place en numéro 10 et pourtant, c’est l’une des choses qui m’a le plus marquée lors de ma première année en France. J’avais fait une rédaction où je devais inventer je ne sais plus quelle histoire en français, et le professeur de français m’a demandé l’autorisation de la lire à la classe, de la photocopier et de la distribuer à toutes les Seconde. J’ai répondu : « Heu… volontiers ! »  Et pendant une semaine, des lycéens que je ne connaissais même pas, venaient dans ma classe pendant la récré et demandaient qui était Jessie Wamal. Puis ils s’approchaient de moi pour me féliciter et me dire à quel point ils avaient aimé mon texte.

Au Cameroun, c’est tout le contraire ! Pour éviter tout problème, il vaut mieux brandir ses échecs que ses victoires. A la fin d’un exam, même le premier de la classe doit dire qu’il l’a trouvé dur. Et si le professeur lit une rédaction devant toute la classe, voici la réaction que l’on peut craindre d’avoir :

Quand qn complimente qn que je déteste

Ma chère petite soeur, j’espère de tout coeur que le Consulat de France finira par t’accorder ce visa, et que tu pourras enfin finir ton lycée là où j’ai passé le mien ! Tu expérimenteras par toi-même ces milliers de chocs culturels qui te feront grandir et t’apprendront une chose qui te servira toujours : relativiser.

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