l’école doit-elle avoir un rôle d’instruction ou d’éducation ?

esukudu éducation instructionDans sa chronique du vendredi « Les Idées Claires » sur France Culture, Danièle Sallenave de l’Académie Française revient sur la différence entre instruction et éducation :

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« Est-ce que l’école doit se charger de l’éducation des enfants sur tous les plans ou se contenter de, se limiter à l’instruction au sens propre, c’est-à-dire l’enseignement, la transmission des savoirs ?

Aujourd’hui par exemple, dans la grande querelle qui agite les parents et l’Éducation Nationale, certains parents considèrent que l’école irait trop loin en s’immisçant sur le terrain des questions morales, des questions éducatives, de la sexualité, etc. Il est vrai qu’il y a bien de la différence entre les deux termes, éducation et instruction.

Le mot éducation signifie « conduire, guider », en particulier dans le domaine des valeurs. Alors qu’instruire, c’est construire. C’est transmettre à la génération future un certain nombre de connaissances. C’est donc une affaire politique depuis très longtemps, en France et même ailleurs, de première importance, vraiment : celle du rôle de l’État dans les affaires d’enseignement.

On se souvient que pendant longtemps, le ministère de l’Éducation s’est appelé ministère de l’Instruction Publique. C’est une question qui a été évoquée sous la Révolution : dès 1790, l’Instruction Publique est dotée ensuite sous le 1er Empire (Napoléon 1er), d’une structure forte, l’université impériale, corporation laïque qui, à la Restauration, d’ailleurs, est jugée trop indépendante du Roi et de la religion. Une commission de l’Instruction Publique devient, en 1828, un ministère, et l’Église ne cesse d’y revendiquer sa participation, au nom de ce qu’elle appelle la liberté d’enseignement. Et on se souvient (si on ne se souvient pas, allons les lire) des articles vraiment brillants de Victor Hugo qui brocardent cette liberté de l’enseignement qui, pour lui, n’est pas du tout une liberté.

Séparée de l’Église sous la IIIe République, l’Instruction Publique devient, en 1932, avec Édouard Herriot, l’Éducation Nationale. C’est le premier signe d’une confusion dont l’instruction aura, plus ou moins, à pâtir. Plus encore quand Valérie Giscard d’Estaing en retirera l’épithète « nationale ». (C’est pour cela que Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Éducation, se disait ministre de l’Instruction Publique). C’est donc l’instruction, et l’instruction seule, à ses yeux et aux yeux d’un certain nombre d’autres, qui doit être la mission de l’État. Un texte de l’époque de la Révolution distingue très clairement et dit : « L’instruction publique éclaire et exerce les esprits, l’éducation forme les cœurs. »

Catherine Kintzler, grande spécialiste de réflexions sur ces questions, précise : C’est l’opposition entre, d’un côté les tenants d’un modèle visant à former l’enfant dans sa totalité, au sein de l’école, et de l’autre, ceux qui, tels Condorcet (1790-1791), estiment que l’éducation revient à la famille et le rôle de l’instruction, à l’école.

Il est clair qu’aujourd’hui, les contours sont brouillés. Certains parents s’opposent à ce que l’école traite, par exemple, la question du genre et d’autres questions du même genre, si j’ose dire. Est-ce que c’est parce qu’ils sont les défenseurs d’une instruction au sens pur et dur ? Je ne sais pas, je pense que souvent, ce sont des enjeux politiques et religieux qui sont derrière. Mais en un sens, on ne peut pas dire qu’ils aient entièrement tort : l’école, c’est l’instruction, MAIS à condition d’observer que l’instruction, c’est-à-dire l’acquisition des connaissances et des savoirs, ne produise pas des effets purement intellectuels. Elle promet aussi, elle promeut aussi des effets éducatifs : elle forme le raisonnement, la jugeote, le jugement. Cela a des conséquences, cela apprend à se défaire de certains stéréotypes et de certains préjugés.

On pourrait donc dire que c’est dans cet exercice de l’instruction que se formeront le jugement, la rigueur et la force de combattre des stéréotypes mieux que dans des instructions directement éducatives ou d’un catéchisme politiquement correct. »

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