burkina-faso : la libération des femmes passe aussi par la garde d’enfants

Imaginez. Vous êtes une brave femme burkinabè, vous vivez dans la ville de Koudougou et subvenez aux besoins de votre famille à coups de production de bière locale, de petits business d’achat et vente, etc. Mais impossible de travailler, parce que voilà trois enfants en bas âge qui vous traînent constamment dans les pattes. Pas de nounou, pas de travail ; pas de travail, pas de sous. Et pas de sous…

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Pierre Kabré, président de l’association ADEGA

esukudu : En fait, l’association ADEGA, qu’est-ce que c’est ?

Pierre Kabré : C’est une association créée en 2003, à l’initiative de Maité Pépin, une amie qui, lors de notre rencontre, tenait un restaurant à Vivonne. Elle organisait chaque année quelques soirées caritatives dont les bénéfices étaient reversés à des orphelinats au Burkina Faso. A la cessation de son activité de restauratrice, l’association ADEGA a été créée pour assurer la pérennité de cette action de solidarité. L’association a trois domaines d’intervention : le premier est la lutte contre la malnutrition des enfants en bas âge, que nous menons avec le soutien de structures médicales de village – appelées centres de récupération et d’éducation nutritionnelles. Nous intervenons aussi dans l’aide à l’éducation scolaire des enfants en situation difficile (issus de familles touchées par le VIH/Sida, orphelins ou encore enfants de la rue…). Nous prenons en charge tous les frais liés à la scolarité de ces enfants et leur payons le repas de midi. Par ailleurs, nous avons mis en place une structure de soutien scolaire de soir et weekend pour eux. Enfin, nous travaillons à l’octroi de micro-crédits pour aider les familles démunies à se créer des activités génératrices de revenus. 180 familles bénéficient de ces micro-crédits, parmi lesquelles on compte 70% de femmes ! C’est à cette troisième et dernière mission d’ADEGA qu’est venu se greffer le projet de garderie.

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esukudu : Pourquoi une garderie ? Quels sont les besoins dans la région ?

Pierre Kabré : Ce sont ces femmes bénéficiant de micro-crédits qui ont-elles-mêmes émis le souhait d’être soulagées de leurs tâches de mères pendant leurs horaires de travail. Les tâches ménagères et la garde des enfants étant intégralement dévolues aux femmes, elles se retrouvent vite freinées dans leurs activités économiques lorsqu’elles ont des enfants en bas âge. Il leur fallait donc un lieu adapté qui les libérerait de la charge des enfants. De plus, au Burkina Faso, l’échec scolaire est très élevé (on perd environ un élève sur trois dès le primaire!). Le fait d’accueillir ces enfants suffisamment tôt, dès l’âge de 3-5 ans, permet de les stimuler et favorise leur épanouissement. Dans la garderie, ils reçoivent une initiation à la langue française, qui n’est pas du tout leur langue maternelle ! Cela leur permet d’être mieux armés à leur entrée en primaire.

esukudu : Du coup, Emilie Prévost, la communication avec les petits n’a pas dû être facile.

Emilie Prévost : La communication avec les enfants s’est faite de façon autre que verbale, vu qu’ils n’apprennent le français qu’au CP. Mais ça n’a pas été ma seule surprise : beaucoup d’enfants n’avaient jamais vu de Blancs et avaient peur de moi… Ce n’était pas prévu !

esukudu : Malgré tout, vous avez pu trouver votre place et faire naître le projet. Comment avez-vous rencontré l’association ?

Emilie Prévost : En 2013, j’étais en DUT Carrière sociale, option animation sociale et socio-culturelle et il me fallait faire un stage de fin d’études. J’avais envie de partir pour une mission en solidarité internationale. Ma maman connaissait ADEGA et m’a mise en contact avec Pierre. L’association a attendu que j’arrive pour commencer la construction.

esukudu : Alors ? Comment ça a été ?

Emilie Prévost : Ça a été dur mais extrêmement formateur de tout créer sur place ! On s’est occupé de former les animatrices, on a sollicité l’aide de la mission locale d’action sociale pour cela. Comme il y a très vite eu beaucoup d’enfants et qu’on n’avait pas les ressources pour les accueillir tous, on a formé des groupes qui s’alternaient. On a trouvé un bout de terrain, une paillote a été construite par les parents pour que les enfants soient à l’ombre…

Pierre Kabré : Et ce sont d’ailleurs les conditions actuelles de la garderie depuis qu’Emilie a fini son stage. Emilie partait vraiment de rien, elle a bataillé et avec l’aide des familles bénéficiaires des micro-crédits, elle a pu mettre en place la garderie d’enfants ! Il fallait trouver le lieu, l’aménager, solliciter le soutien de l’Etat, former des animatrices à l’aide à la petite enfance. L’aide que nous apportons est encore bien rudimentaire, la centaine d’enfants que nous accueillons est hébergée dans un hangar en paille.

esukudu : Où en est le projet ?   

Pierre Kabré : La garderie existe et fonctionne bien. Nous souhaitons toutefois améliorer l’accueil de ces enfants par la construction de locaux adaptés. Nous intervenons auprès des administrations foncières locales, par le biais de nos représentants à Koudougou, pour bénéficier du terrain nécessaire. La société AstraZeneca nous a accordé une subvention pour ce projet mais le budget n’est pas bouclé. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé cette campagne de crowdfunding sur Ulule, avec l’appui d’étudiants de NEOMA Business School de Rouen dans le cadre de leur projet citoyen. Le hangar en paille a ses limites, et c’est un problème qu’il nous faut résoudre le plus tôt possible car, en cas d’intempérie, les enfants sont exposés ! De plus, les personnes en charge de l’animation sont des femmes qui ont besoin d’une véritable formation et devront être rémunérées. S’occuper d’enfants, ce n’est pas rien. Enfin, nous devons assurer un repas et un goûter pour chaque enfant accueilli à la garderie. Tous ces frais de fonctionnement ne sont pas négligeables. Tout est à faire !

esukudu : Emilie Prévost, après vous, point de déluge ! Voilà un an que vous êtes retournée en France. L’association a-t-elle pu vous trouver un(e) remplaçant(e) ?   

Emilie Prévost : Non hélas, ADEGA a espéré que d’autres étudiants viendraient prendre le relais, mais ça n’a pas été le cas. C’est un scénario courant dans l’aide humanitaire internationale. Mais ma grande satisfaction a été de voir que le projet a pu continuer et continue toujours aujourd’hui.  Les parents de ces enfants sont vraiment motivés à changer les choses ! Ça donne envie de s’investir pour eux !

esukudu : Et aujourd’hui, que faites-vous ?

Emilie Prévost : Aujourd’hui, je suis en licence professionnelle à Bordeaux, je prépare un diplôme de chargée de projet de solidarité internationale et de développement durable. Cette année, je retourne au Burkina pour 4 mois, (mais cette fois, à Ouagadougou) pour un projet de scolarisation des filles et alphabétisation des femmes. L’occasion de repasser à Koudougou !

esukudu : M. Kabré, le mot de la fin ?

Pierre Kabré : Nous gardons l’espoir que les personnes que nous sollicitons dans le cadre du crowdfunding (ndlr : vous, lecteurs !) seront sensibles à notre action. Nous comptons vivement sur la générosité des internautes, particuliers et entreprises, pour atteindre l’objectif de 5000 € d’ici le 5 avril. La mobilisation de ressources est une lutte permanente pour de petites associations comme ADEGA. De cela dépend la réalisation des objectifs que nous visons : l’amélioration des conditions de vie des familles démunies à travers l’émancipation des femmes et la réussite scolaire des enfants.

Retrouvez l’association ADEGA sur Facebook et sur Twitter.

Soutenez-la jusqu’au 5 avril sur Ulule

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