Sylvie Hazebroucq (L’Infirmerie à Émotions) : « Une émotion ne se gère pas, elle se vit » (1/2)

C’est en écoutant les podcasts de Priorité Santé sur RFI que j’ai découvert Sylvie Hazebroucq (aussi connue sous le nom d’artiste Sylvette), qui y tient une chronique. J’ai aimé son verbe et sa poésie, ainsi que sa façon d’aborder toute question sous l’angle des émotions, en s’appuyant sur des extraits de films et de séries. J’ai interrogé ma chère amie Google pour en savoir plus sur cette dame, et j’ai fait l’heureuse découverte de L’Infirmerie à Émotions de Sylvette, un ensemble d’installations artistiques pour petits et grands, pour « inventer son propre équilibre émotionnel ». Dans la première partie de nos échanges, nous avons parlé de son parcours, de l’Infirmerie et des émotions, naturellement. La deuxième partie s’axera davantage sur la place de l’art dans l’école, et comment la notion de beau et l’acceptation de la différence et du « pas beau » contribuent à former des enfants tolérants.

 

Sylvie Hazebroucq, dit Sylvette

Sylvie Hazebroucq, dit Sylvette

esukudu : Mais c’est génial ! Avec L’Infirmerie à Émotions, vous englobez plusieurs thèmes qui m’intéressent : l’art, les émotions, l’enfance, l’éducation…

Sylvie Hazebroucq : Plusieurs thèmes qui ont tissé en se rejoignant, une thématique stable, non changeante, créée il y a huit ans, et à laquelle le terrain continue de m’apporter des prétextes à l’exploration et à l’approfondissement. En fait, l’Infirmerie à Émotions répond toujours aux mêmes intitulés : le premier est le fait qu’elle offre des outils qui proposent de transformer les émotions en créations. Le second est le fait que ces outils sont toujours artistiques, interactifs et ludiques.

 

esukudu : Qu’entendez-vous par interactifs ?

Sylvie Hazebroucq : Dans l’Infirmerie à  Émotions, je ne fais que poser un socle, qui est lui-même artistique, et qui est une proposition liée à l’imagination et à l’envie de chacun, grands ou petits, à un moment T, pour transformer une émotion en création. L’objectif n’est pas de devenir un artiste, mais de s’exprimer d’une façon ou d’une autre. Par exemple, le tapis interactif est une création unique, originale, liée à une émotion. Mais il n’existe qu’à travers l’imaginaire des participants, la rencontre avec ces derniers.

Le tapis volant du boudage

 

esukudu : Comment êtes-vous devenue « l’Infirmière en chef » des émotions ?

Sylvie Hazebroucq : Je ne suis pas une infirmière, ni une art-thérapeute, encore moins un médecin : je ne soigne rien. Je fais des propositions artistiques et interactives qui soutiennent le travail des spécialistes. Je suis muséographe, je fais des installations de musée pour le public. C’est dans le cadre de ce travail que j’ai fait le constat, qui de fil en aiguille m’a menée à créer l’Infirmerie à Émotions : dans les musées, les grandes personnes empêchent les enfants de s’exprimer parce que ça ne se fait pas. Et pourtant, s’il y a bien un lieu où l’on espère que les gens vont avoir des émotions fortes, ce sont les musées.

J’ai choisi le nom d’Infirmerie à Émotions parce l’on va dans une infirmerie classique pour trouver du réconfort. Et puis si c’est grave, on ira voir un médecin. Mes installations proposent du réconfort artistique. De ce point de vue-là, je suis une infirmière en chef.

 

esukudu : J’applaudis toujours la personne qui a eu l’idée. J’aimerais savoir dans quel contexte l’idée est arrivée. Quel a été l’élément déclencheur ?

Affiche de l'exposition "La Fabrique des Émotions"

Affiche de l’exposition « La Fabrique des Émotions »

Sylvie Hazebroucq : En 2011, je voulais faire un petit cahier interactif sur les émotions. Thierry Magnier l’a publié chez Actes Sud Junior, J’me sens bizarre. En faisant ce cahier, j’avais plein d’idées qui ne rentraient pas dans le livre. J’ai donc travaillé en parallèle sur une idée d’exposition sur les émotions. Ҫa a donné la Fabrique des Émotions, un Supermarché installé sur 400m2, qui a été financé par Cap Sciences à Bordeaux. L’expo est venue ensuite au 104 à Paris. Suite à cela, j’ai eu beaucoup de demandes, notamment de location. Mais ce n’était pas toujours possible, soit pour des raisons de moyens, soit à cause d’un manque d’’espace. J’ai donc travaillé ma copie et je me suis retrouvée à faire des ateliers avec des enfants dans une maternelle sur la question des émotions. La mairie de Saint-Ouen m’a alors proposé un plus gros budget pour créer un projet plus conséquent. Voilà comment est née l’Infirmerie à Émotions, qui  est une installation qui peut être fixe et permanente (comme à Saint-Ouen ou à l’hôpital psychiatrique Robert Debré) et itinérante. On loue ce que l’on veut selon son espace et son budget. C’est beaucoup plus souple et cela touche beaucoup plus de gens.

 

esukudu : Votre cahier interactif, les ateliers en maternelles, et même votre exposition La Fabrique des Émotions sont ou étaient tous accessibles aux enfants. Quel lien faites-vous entre gestion des émotions et éducation des enfants ?

Sylvie Hazebroucq : D’abord, je pense qu’une émotion ne se gère pas, elle se vit. Je pense qu’on apprend

Boîte à gros mots à fabriquer soi-même

Boîte à gros mots à fabriquer soi-même

autant que possible à un enfant à avoir un équilibre émotionnel. Cela signifie accepter que dans une même journée, on aura mille émotions et qu’il faudra trouver un équilibre. Quand il y a déséquilibre, c’est éprouvant, ça complique tout. C’est pourquoi je propose des solutions d’urgence toutes simples, qui s’adressent à toutes les cibles du monde, quels que soient leur catégorie sociale et leurs revenus. Tout ce qui est de l’ordre de la méditation va dans ce sens-là. Mais quand je travaille à Saint-Ouen avec des bars HLM, c’est loin de leur quotidien et c’est compliqué d’avoir deux heures pour respirer. Je propose, par exemple, d’écraser des feutres quand on est en colère, ça évacue la tension biologique du corps, et des feutres, on en a toujours sous la main.

Deuxièmement, je pense comme Catherine Guégan, que cet équilibre émotionnel est incontournable surtout dans la petite enfance, pour préparer les adultes de demain. Des débordements émotionnels extrêmes génèrent une grande violence qui peut être destructrice pour soi-même ou les autres. Un équilibre émotionnel s’atteint dans le partage des émotions avec les autres. Nous sommes des animaux sociaux, nous vivons avec les autres. L’équilibre émotionnel participera donc à un à un équilibre social.

L’Infirmerie est née à une époque où Nicolas Sarkozy affirmait qu’à 5 ans, on peut identifier un futur délinquant. C’est pourquoi elle essaie le plus possible d’offrir la possibilité d’avoir une autonomie émotionnelle.

 

esukudu : Le choix de l’interactivité dans les solutions que vous proposez, c’est donc pour impliquer l’autre ?

Sylvie Hazebroucq : Plus je travaille sur les émotions, plus je trouve à quel point c’est délicat. J’ai de plus en plus le sentiment que nous avons une forme d’ADN unique sur le plan émotionnel. Je pense qu’il est trop restreint de mettre en place des outils qui prennent le parti d’une seule version d’une émotion. En ce moment, j’installe une Infirmerie à Émotions au service psychiatrique de l’enfance à l’Hôpital Debré. J’y installe des tapis à émotions pour les unités des autistes, des hyperactifs, des anorexiques et des troubles du langage. On s’aperçoit qu’il y a des points communs, mais que les participants ont une façon bien à eux d’exprimer leurs émotions, de les raconter et de les vivre.

 

esukudu : Diriez-vous que c’est plutôt lié à leur pathologie ou à leur personnalité ?

Sylvie Hazebroucq : Aux deux. A cause d’une pathologie, vous vous comporterez d’une certaine manière, et votre personnalité y mettra des variantes. Et c’est le cas pour tout le monde. On va pouvoir identifier qu’à un moment, vous êtes en colère, mais je ne crois pas que l’on puisse déceler au premier coup d’œil à quoi correspond votre colère et si en même temps, elle n’est pas mêlée de peur, de chagrin ou d’une autre émotion. Je reste dubitative quand j’entends des spécialistes dire qu’il faut apprendre à nommer les émotions. Ça serait bien de pouvoir le faire, mais ce n’est pas si simple. Plus je travaille sur la question, plus je découvre à quel point c’est complexe. Je veux bien qu’on m’explique comment on fait pour qu’un enfant de 5 ans exprime de façon certaine qu’il est en colère.

 

La suite de nos échanges sera disponible « bientôt », toujours sur le blog esukudu ! En attendant, je vous invite à (re)lire notre article sur les récentes découvertes des neurosciences affectives sur le lien entre émotions et apprentissage : Les émotions ne comptent pas pour des prunes !

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