SYLVIE HAZEBROUCQ (L’INFIRMERIE A ÉMOTIONS) : « A l’école, la différence pose problème » (2/2)

Nous avons publié la première partie de cette interview, il y a deux semaines. Sylvie Hazebroucq nous présentait son parcours, l’Infirmerie à Émotions (ensemble de structures artistiques fixes ou mobiles) qu’elle a créée , car selon elle, « une émotion ne se gère pas, elle se vit. ». Dans la deuxième partie de nos échanges, nous abordons la place de l’art dans l’école, et comment la notion de beau et l’acceptation de la différence et du « pas beau » aident à éduquer les enfants à la tolérance. Et pour celles et ceux qui ont la flemme de découvrir le tome 1 de l’interview, je suis sympa, je remets une couche sur l’Infirmerie à Émotions à la fin de cet article !

Sylvie Hazebroucq, dit Sylvette

Sylvie Hazebroucq, dit Sylvette

esukudu : Avec les structures que vous mettez en place, je suis tentée de croire que vous considérez l’art comme un remède.

Je considère l’art comme un des remèdes possibles. Il y en a beaucoup d’autres, mais c’est le domaine dans lequel je peux interagir. Artistiquement, on peut aider les gens à voir les choses autrement, que ce soit par l’accès à la culture ou par la pratique de la culture. On propose aux enfants de s’exprimer artistiquement, soit manuellement, soit avec le corps (et là, ça touche à la danse) sur le tapis.

 

esukudu : Je suis intriguée car c’est là qu’est venu mon intérêt pour l’art. J’ai grandi au Cameroun, infirmerie-a-emotions-sylvie-hazebroucq-16et j’ai fait ma scolarité dans un cursus camerounais. A l’époque, je ne côtoyais les arts plastiques que via une très bonne amie à moi, qui était à l’école française. Pendant toute ma scolarité, je n’avais pas accès à des activités artistiques, car ce n’était pas sérieux. J’ai attendu d’avoir 20 ans pour mettre le pied dans mon tout premier musée. Et même avec ça, j’ai l’impression que même en France, l’apprentissage de l’art n’est pas assez valorisé.

Sylvie Hazebroucq : C’est certain. Il y a une grande injustice dans les écoles publiques : il vaut mieux être dans une école publique en plein Paris que dans le 93, où il n’y a pas toujours des aides pour les arts dits secondaires. A Paris, il y a des intervenants d’arts visuels, des professeurs de musique… C’est regrettable, car cela montre une non-considération pour le fait que certains enfants ne vont pas exceller dans le principe d’éducation français et vont justement trouver leur voie parce qu’on leur aura montré autre chose. Il y a des parents qui n’ont pas le temps, pas l’argent, pas la culture…

 

esukudu : Et l’école publique non plus, n’a pas le temps, pas l’argent, pas la culture…

Sylvie Hazebroucq : Et pourtant, la France est plutôt bien lotie !

 

esukudu : Elle l’est plus à l’arrivée qu’au départ, je dirais. La France est connue pour son très grand rayonnement artistique dans tous les domaines, mais je n’ai pas l’impression que dès l’enfance, il existe un vivier qui favorise le développement de ces artistes.

Sylvie Hazebroucq : Il est menacé. La France joue sur cette réputation depuis longtemps. Il y a des tas de collèges qui font des partenariats avec des lieux de culture. Il faut rester vigilant sur ce point. Barbie Croco rejoint ce discours sur l’école, où il faut être exemplaire mais assez unique. On le voit bien aujourd’hui, il y a toujours ces formations de bureaucratie. Quand on sort de Polytechnique, il y a des voies toutes tracées extrêmement formatées. Mais en fait, il y a une vraie difficulté à envisager la différence. Dans la société actuelle, on doit encore apprendre à accepter la différence, pas seulement la différence culturelle, mais aussi dans sa différence d’âme. C’est très compliqué d’accepter à l’école un enfant qui va envisager les choses différemment parce que son endroit de prédilection sera le dessin. C’est à peu près le même problème que la difficulté d’accepter des religions différentes. La différence, en général, est devenue un problème.

 

esukudu : Le concept est-il expliqué ou explicable à des enfants ?

Sylvie Hazebroucq : Oui, on leur dit que c’est la cousine de Barbie. Donc comme Barbie, elle a plein d’accessoires différents. Ça montre que dans une même famille (artistique, ethnique, culturelle…) on peut avoir des gens très différents. Barbie Croco ne répond pas à des critères esthétiques comme Barbie. C’est bien souvent en posant des choses et en laissant l’enfant le regarder sans lui mettre en tête une idée de rébellion quelconque, qu’il va se poser la question de la différence. Croiser des Barbie Croco sans que personne ne discute sa présence peut s’avérer plus efficace qu’expliquer à un enfant que Barbie est un cliché. Le discours le plus efficace est peut-être l’action.

 

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La marelle, une installation fixe

esukudu : L’enfant aussi, cogite.

Sylvie Hazebroucq : Oui ! L’intérêt n’est pas de lui faire aimer Barbie Croco plus que Barbie, c’est de lui faire admettre que les deux se côtoient malgré leurs différences. C’est rassurant et apaisant de considérer qu’il puisse exister des tas de différences autour de vous, on a moins peur d’exister tel que l’on est. Ça rend agressif et fou de ne pas réussir à rentrer dans un moule, de ce que veulent les parents, les instits… On ne peut pas être serein. Mais avec Barbie Croco, on peut enfin se dire qu’on a le droit d’être un peu moche quelque part.

 

esukudu : Êtes-vous plutôt Barbie ou Barbie Croco ?

Sylvie Hazebroucq : Je suis très Barbie Croco ! Barbie Croco n’est pas rebelle, pas vindicative, elle y croit.

esukudu : Et qu’est-ce qui distingue la façon dont vous vous adressez à des adultes, de celle dont vous vous adresser au jeune public ?

Sylvie Hazebroucq : Pour les adultes, je fais appel à leur sens de l’humour. Un enfant, avant 8-9ans, n’a pas de sens de l’humour. Il faut déjà qu’il passe par la phase d’apprentissage et de l’acceptation de la séparation avec le corps de sa mère pour apprendre déjà à être lui-même. Les petits enfants qui font des blagues le font plus par écholalie, c’est-à-dire qu’ils répètent ce qu’ils entendent à la maison. Chez les adultes, l’art et le sens de l’humour permettent de rejoindre les gens qui sont parfois à l’opposé. Les adultes vont lire dans Barbie Croco un acte plus militant, auquel ils adhèrent ou pas. C’est assez rigolo parce que j’ai croisé des gens qui, concernant Barbie Croco, m’ont demandé : « Au fond, ça ne t’embête pas qu’elle soit très, très moche ? Ça serait bien que tu la fasses autrement ». Ce sont des gens qui n’ont pas saisi, des gens pour qui un tableau ne peut être lu que dans un sens : « C’est beau ». Barbie Croco lutte contre ça, d’ailleurs les gens qui achètent Barbie Croco sont des gens qui rient beaucoup de l’avoir rencontrée, des gens qu’elle fait forcément rire.

 

esukudu : Ah, parce qu’elle est disponible à la vente ?

Sylvie Hazebroucq : Oui, par exemple, une avocate m’a commandé des Barbie Croco de divorcées pour son bureau. Ça fait rire ses clientes qui arrivent en larmes et trouvent une Barbie Croco qui a le soutien-gorge de la femme trompée, ou une Barbie Croco de mari déchu qui a un vieux slip de Spiderman, du héros qu’il n’est plus. L’un des rêves que je nourris, c’est de faire un mur entier de Barbie Croco, c’est à ce moment-là que ça pourra faire réfléchir les gens. Pour moi, c’est toujours intrigant de croiser des gens qui disent : « Mais quand même, elle est moche ! », que ça ne fait pas du tout rire et qui ne comprennent pas pourquoi je perds du temps à faire ce truc. Ça montre qu’il y a encore une sorte de formatage, de façon de croire que les choses doivent être d’une façon et pas d’une autre ! Ceux qui ont envie de l’avoir dans leur salon, ce sont ceux qui ont envie de se rappeler régulièrement cette distance qu’il faut impérativement avoir avec le matériel. C’est moins un acte de rébellion pour détruire ce qui existe déjà que pour frayer une toute petite place à la différence. Ça reste un acte contestataire sur le beau : « qu’est-ce qui rend beau ? ».

 

esukudu : Je me posais encore la question hier, avec Barrack Obama. J’avais l’impression que mon regard sur les traits de son visage avait changé, que ceux-ci étaient passés de hideux à beau. J’avais l’impression ce n’était pas un changement qui était biologique, ni dans mes yeux ni sur son corps, mais fabriqué. Et aujourd’hui encore, j’aurai beau me concentrer, je n’arriverai plus à le trouver aussi moche que quand je l’ai vu pour la première fois.

 

Sylvie Hazebroucq : C’est intéressant ! Peut-être que c’est parce que vous ne le connaissiez pas, et que maintenant vous le connaissez, donc vous le voyez autrement. Peut-être qu’il est photographié autrement, peut-être qu’il est retouché… Notre regard sur le beau est fluctuant. A 17 ans, on peut trouver très beau d’être en mini-jupe et avec les cheveux rasés ; à 45 ans, moins.

 

esukudu : [Ça me rassure, avec tous mes tatouages…] Sans transition, peut-on guérir des insomnies, déprimes passagères, peines de cœur grâce à l’Infirmerie à Émotions ?

Les trucmachinchoses

Les trucmachinchoses

Sylvie Hazebroucq : Grâce à l’Infirmerie à Émotions, on ne peut guérir de rien parce que ce n’est pas sa mission. Mais d’après les retours que j’ai, l’Infirmerie à Émotions participe à aider certaines guérisons. Il n’y a pas longtemps à Saint-Ouen, un petit garçon de 4 ans avait une peur panique de traverser tout seul, les longs couloirs qui le menaient aux toilettes. Dans l’Infirmerie à Émotions, il y a de petits carrés de tissus de couleurs sur lesquels on propose aux enfants, s’ils le veulent, de dessiner ou écrire des choses ou juste de l’avoir avec eux. Ça s’appelle des trucmachinchoses. On a demandé au garçon : « qu’est-ce qui pourrait te donner du courage ? » A 4 ans, à l’école, on ne peut plus avoir de doudou avec soi, et c’est plus dur pour certains enfants. L’avantage de ce trucmachinchose, c’est que c’est un petit bout de tissu de 10cm sur 10, que l’enfant peut cacher dans sa poche. Le petit garçon s’est donc fait un trucmachinchose avec un animateur du centre de loisirs, sur lequel il a dessiné un chevalier. Il l’a mis dans sa poche, et n’a plus peur d’aller aux toilettes. Aujourd’hui, il se propose même d’accompagner les autres enfants aux toilettes !

 

esukudu : Vous arrive-t-il de consulter des thérapeutes dans la conception de vos divers outils ?

Sylvie Hazebroucq : Pour mes premières installations autour des émotions (l’exposition la Fabrique des Émotions dont je parlais plus tôt), avec l’aide de Capsciences à Bordeaux, j’ai créé un comité scientifique de réflexion composé de deux neurobiologistes de l’INSERM pour observer les émotions d’un point de vue biologique (qu’est-ce qui se passe dans le corps ?), d’un pédopsychiatre pour voir ce qui se passe pour les émotions d’un point de vue psychique et d’une psychomotricienne, pour voir ce qui se passe d’un point de vue moteur.

 

esukudu : Dès les toutes premières années, vous avez créé un pont entre émotions à santé ?

Sylvie Hazebroucq : C’est parti de l’art, ça s’est spécialisé dans les émotions un peu malgré moi, et petit à petit mes installations ont intéressé des gens des secteurs de l’éducation et de la santé. Ce sont des supports de travail pour des gens dont c’est le métier tout le jour.

 

esukudu : Le mot de la fin ?

Sylvie Hazebroucq : Nous avons la chance de pouvoir grandir tous les jours, de devenir plus intelligent, plus équilibré et plus heureux dans une culture qui nous donne la possibilité de nous éveiller à mille choses. Plus que jamais, je crois en cet éveil. Si l’Infirmerie à Émotions est un acte militant, c’est dans ce sens.

 

esukudu : Nous nous unissons à votre combat ! Merci à Sylvie Hazebroucq d’avoir répondu à nos questions !

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